Jacques HENRIC

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La balance des blancs : Roman, Seuil, Coll Fiction & Cie, 2011


Atteint d’un cancer de la prostate, le narrateur doit subir une intervention chirurgicale qui va mettre en jeu, fût-ce provisoirement, son pénis et sa virilité. Le chirurgien s’appelle…Casanova ! Dès lors, la piste du libertin de Venise est un fil rouge qui nourrit une interrogation sur l’instinct de vie, le spectre de la mort, et la place qu’y occupe la sexualité. Au sortir de cette épreuve, le narrateur éprouve le besoin de prendre un peu de distance avec le monde occidental dans lequel il s’est formé, pour aller chercher d’autres perspectives dans un ailleurs qui revêt essentiellement le nom d’ "Afrique". Où se trouvent le Bien, le Mal ? Est-on si sûr d’en détenir les clés ? L’équilibre fugace de la "balance des blancs" se heurte à la question de la domination, de l’exploitation, et de l’aliénation.

À partir d’un événement de sa vie personnelle, Jacques Henric reconsidère une certaine histoire occidentale, et trouve dans l’art et la littérature quelques modèles de rupture qui, en leur temps, ont fui eux aussi leurs origines : Melville, Rimbaud, Segalen, Gauguin… Mais bien d’autres auteurs (de Joyce à Catherine Millet, de Leiris à Quignard, etc.) accompagnent cette réflexion sur le vacillement des certitudes et des évidences.

Entretien paru ce 8 juin 2011 dans La Règle du jeu

 

Entretien avec Jacques Henric pour La Règle du Jeu, sur son roman La Balance des blancs

 

Pascal Boulanger

 

Les premiers mots de votre livre : La nuit. Le noir, annoncent – si j’ose dire – la couleur. Sauf que vous envisagez, à l’exemple de Goya, le noir comme une illumination blanche, comme une force de vie. Dans un de vos premiers livres : Carrousels (Seuil, coll. Tel Quel), vous citiez cette pensée paradoxale de Thomas de Quincey : « Sans une base de terrible il n’est pas de ravissement parfait ». Est-ce une façon pour vous, en jouant sur les paradoxes, de faire confiance à la légèreté tragique de la vie ?

 

Il y a le titre, déjà, La balance des blancs, qui, pour reprendre votre expression, annonce la couleur. Je rappelle — car je me suis rendu compte que beaucoup de mes lecteurs l’ignoraient, y compris ceux qui font de la photo ou de la vidéo — que faire « la balance des blancs » sur un appareil numérique consiste en une opération technique simple, préalable à l’enregistrement, qui vise à garantir que les couleurs de la photo ou du film ne soient pas affectées par la couleur de la source lumineuse. Et c’est la présentation de l’appareil photo ou du caméscope devant une surface étalon blanche qui permet ce résultat. N’étant pas moi-même bien compétent dans ce domaine, je viens d’apprendre par un ami cinéaste qu’il existait aussi une « balance des noirs » (prémonition de ma part ? puisque dans les dernières lignes du livre, le narrateur annonce qu’il a le projet de faire la balance des blancs en présentant à l’appareil photo non une surface blanche comme la paume de sa main, mais la peau noire, bien noire, des fesses de son amie sénégalaise…). On part donc du blanc ou du noir pour être au plus près, au plus précis, au plus exact de ce que sont, pas seulement les couleurs des images que l’on capte du réel, mais celles de la vie elle-même. Il se trouve que ce récit a sa source dans un moment de mon existence où j’ai été balancé dans le noir d’une nuit totale dont ont fait l’expérience tous ceux qui ont été plongés dans le noir de l’anesthésie préparant à une intervention chirurgicale. Moment qui fait écho à un autre, celui de la pré-conception et de la pré-naissance, temps et espace où nous ne sommes pas encore ; et moment qui en annonce un autre, celui de la mort, temps et espace où nous ne sommes plus. Relisons l’admirable passage du Sermon sur la mort de Bossuet (« Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! et que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! ») ou celui d’un texte de Genet découvert récemment, d’une tonalité encore plus sombre, mais non moins admirable, J’étais et je n’étais pas, (« …je suis né afin de m’anéantir »).

La nuit, le noir, oui, mais avant l’expérience du néant, la dernière image que voit le narrateur est celle du visage d’une jeune femme qui lui sourit, le visage de l’infirmière penchée au-dessus de lui. Le second chapitre du livre s’intitule Parier sur le noir. Le suivant : Vie sexuelle ou nuit sexuelle ? Ce thème court au long du livre. Les deux derniers chapitres ont pour titre : Ombres blanches, corps noirs ; Corps blancs, ombres noires. La balance blanc/noir introduit les balances entre Éros et Thanatos, homme et femme, bien et mal, Orient et Occident, Noirs et Blancs, instant et éternité…

Exergue du second chapitre : Une poignée de poussière de nuit n’est pas un obstacle à l’envol . J’évoque la figure de Nerval qui, peu de temps avant de se pendre dans la rue de la Vieille Lanterne, écrit : « Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera blanche et noire ». Quelle a été la dernière image vue par Nerval lors de son envol, quand son cou se rompt, et qu’il connaît, comme tout pendu paraît-il, une érection et une ultime éjaculation ? Quelle figure de femme l’a accompagné avant qu’il entre dans le noir définitif de sa nuit. Quel visage d’une de ses Filles du feu ?

 

2 : En quelques phrases sèches, qui nous épargnent des tressaillements métaphysiques, vous dressez un tableau clinique du cancer de la prostate du narrateur. Mais paradoxalement, cette violente intrusion de la maladie dans sa vie, offre une ouverture hémorragique (Levinas). Autrement dit, j’ai le sentiment que votre récit dévoile une hospitalité nouvelle dans le champ de l’intime et une méditation apaisée sur le temps. Un écrivain n’est-il toujours un revenant ? L’art romanesque ne consiste t-il pas à investir, sans céder au tragique, la chute de son propre corps et à surmonter les convulsions folles et fermées de l’Histoire ? Si l’écriture commence par une descente en enfer, ne porte t-elle pas le germe d’une renaissance ?

 

Une méditation sur le temps, quel écrit, poétique ou romanesque (si l’on donne au mot roman son sens le plus large) ne l’est pas ? Le télescopage entre les événements qui surviennent dans ce que vous appelez le champ de l’intime et ceux qui sont à l’origine des convulsions de l’histoire, pose la question de savoir ce qu’est la substance même du temps, notamment le lien énigmatique entre instant et éternité. Saint-Evremond que je cite, laisse entendre que l’étreinte entre deux amants est en quelque sorte le signe de l’éternité d’un seul instant, il est « le temps des temps ». On est là dans la dimension de l’intime. Kierkegaard dit la même chose, autrement : « L’instantané est la plus divine de toutes les catégories, ce qui n’arrive pas à l’instant vient du malin ». C’est d’avoir oublié cette vérité, ajoute-t-il, que l’Occident a été réduit à un « tombeau sans joie ». C’est de retrouver cette vérité, après le passage traumatique de la maladie, après la manipulation sur son corps qui menace sa sexualité, que le narrateur abandonne ce tombeau sans joie dont parle l’auteur du Plus malheureux des hommes. Le plus malheureux des hommes, explique-t-il, est celui qui n’arrive plus à se désinsérer (le mot est de Bataille, Tchouang-tseu dit se désentraver) de la trame du temps ? C’est un paumé, il est celui, résume Kierkegaard, qui espère ce qui est derrière lui, ne se ressouvient que de ce qui est devant lui, n’est jamais présent à lui même, il ne peut vieillir car il n’a jamais été jeune, ne peut devenir jeune car il est déjà vieux, ne peut mourir car il a déjà vécu, ne peut vivre car il est déjà mort, ne peut aimer car l’amour est toujours au présent. Sinistre portrait que nous trace de lui Kierkegaard, non ? C’est cette conception du temps qui est soudain mise en question lorsque j’écris que ce n’est pas la main du chirurgien qui a tracé sur l’abdomen du narrateur cette cicatrice verticale qui court du nombril au pubis, mais le temps lui-même. Elle est (je reviens au titre du livre) comme le fléau d’une balance (et, richesse du vocabulaire, fléau : calamité qui s’abat sur vous, mais on parle aussi de la verge d’une balance…). D’où cette délivrance, celle bien sûr et avant tout de la saloperie qui s’est installée en vous et que la chirurgie doit extirper, mais aussi celle, intérieure, d’une conception du temps qui vous encombrait et pesait sur vous du poids de toutes les broussailles, voire ordures diverses de votre vie, et plus encore de celles du monde où vous avez été jeté et de l’histoire en général. Les convulsions de l’Histoire, avec un grand H, disiez-vous…, Genet les évoque dans le beau texte de auquel je faisais allusion. S’il parle de son aspiration, une fois né, de connaître le néant de la mort, au contraire de Bossuet, il affirme, étrange intuition pour un athée déclaré, que son âme préexistait à son corps physique : « Je sais que J’étais avant que de naître et que J’étais de toute éternité, je sais encore que cette identité de mon corps va cesser ». Ainsi son « identité » le précédait depuis la nuit des temps. Et, donc, toutes les tragédies de l’Histoire, dès les débuts de l’espèce humaine, il les a vécues, il y était. Que le sexe (étreinte entre deux amants) soit au centre de ce dispositif de délivrance des rets du temps, Genet le suggère dans un autre texte inédit contenu dans le même livre publié chez Gallimard, La sentence. Il y évoque la figure d’un prisonnier qui se tient immobile au centre de sa cellule. « Il faut parler de lui, écrit Genet, comme on le ferait d’une montre, suisse ou non, d’une boussole, d’un cadran solaire à l’ombre » (puis-je ajouter, moi J.H., d’une balance avec son fléau à la verticale ?). « Il marquait midi, continue Genet, dans le langage des prisons signifie qu’il bande, son sexe dressé vers son nombril marquerait l’heure ou le nord (…). Autour de lui et de son sexe, l’univers s’engendre et tourne mais selon des axes différents. Debout, immobile, attentif à n’être qu’un prisonnier, s’il marque toujours midi-minuit il désoriente, et il perturbe le temps ».

Vous parliez, dans votre question, de renaissance. Mais, attention, les pièges guettent les Occidentaux que nous sommes dans nos tentatives d’escapades destinées à nous libérer d’une histoire, d’un monde, d’une conception du temps, de nos philosophies, de nos religions, de nos idéologies, de nos arts… Comment quitter ce que j’appelle, après d’autres, le « fatras occidental » ? Où est l’Orient, où se trouve l’Occident ? Cette interrogation revient avec insistance au cours du livre. Combien d’écrivains, au XIXè et XXè siècles ont eu la tentation de fuir l’Occident ! Je cite le cas de quelques-uns : Nerval, Rimbaud, Flaubert, Melville, T.E. Lawrence, Segalen, Nizan, Barthes, Leiris… Pour beuacoup, direction l’Orient. Se libérer de l’Origine. Fuir « la Motte » comme l’appelait Massignon, autre candidat au grand départ. On sait ce qu’il advint de leurs rêves quand ils se heurtèrent au dur roc du réel. J’aurais pu ajouter Genet à ma liste. Un jour de décembre 1967, il choisit de prendre du champ avec ce qu’il appelle « l’épaisse morale judéo-chrétienne », avec l’histoire occidentale qu’il compare à un « ver solitaire long de trois mille ans ». On connaît la violente judéophobie de Genet et son antichristianisme tout aussi brutal. Décoller en avion pour le Japon, c’est « fuir le dieu des Juifs » et « la sainte famille », « dieu voyeur », « dieu Judas », c’est échapper à sa « vengeance », à sa « justice ». On connaît la suite. En fait d’Extrême-Orient, il se retrouvera plus tard, un jour d’avril 1986, déposé sous la terre du désert marocain. Pas une terre veillée par les dieux nombreux, invisibles, d’Extrême-Orient, vers lesquels il s’était naïvement envolé, mais celle sur laquelle pèse un Dieu, ni le Dieu juif, ni le Dieu chrétien, mais qui, côté noire et épaisse morale, n’aurait pas dû, aux yeux de Genet, avoir grand chose à envier à ses deux prédécesseurs.

 

Des figures de peintres traversent votre récit, notamment Tintoret et Gauguin…

Vous parliez de descente en enfer et de renaissance. Vous savez comme je fuis le pathos romantique, les grands mots, le recours au tragique, l’attirance morbide pour les représentations de la mort. Et ce n’est pas, au moment où je vous parle, devant la répression terrible dont sont victimes les jeunes qui se battent pour la liberté en Égypte, en Tunisie, dans d’autres pays arabes, devant les terribles massacres en Libye perpétrés par un fou paranoïaque, que je vais me laisser séduire par cette tendance actuelle à emphatiser la figure de l’écrivain et par les blablas sur les affres et les enfers de la création… Si, à l’issue d’une période difficile de l’existence (maladie, deuil d’un être cher, perte d’une foi religieuse, rupture amoureuse…), renaissance il y a, elle peut passer, certes, par le recours à l’art et l’écriture, elle passe aussi, elle passe surtout par la vie, la vie concrète vécue par tout sujet humain singulier. Et dans cette vie, par ce qui en constitue le noyau radioactif : la rencontre amoureuse — corps, sexe et âme, ensemble et tout entiers engagés. Qu’allaient donc chercher, en vérité, la plupart de ces assoiffés d’Orient, ces affamés d’exotisme dont j’évoque le parcours dans La balance des blancs ? D’autres terres, d’autres ciels, des déserts, un autre soleil, d’autres dieux… ? Rien de tout ça. La Femme ! Et le malheur pour eux, c’est que ce sont des femmes qu’ils ont rencontrées. Pas des Mères intouchables, pas des déesses rêvées, pas des filles du feu ou d’évanescents fantômes surgis du brouillard, non des femmes réelles, en chair et en os, avec leur beauté mais aussi, aussi précieux, leurs imperfections, leurs défauts. Le cas Nerval, dont Flaubert constitue le contre-type parfait, est exemplaire des échecs et catastrophes auxquels peuvent mener les tentations d’un Orient fantasmé et les rêveries d’une Femme idéale.

À ces figures, j’oppose celles de deux peintres et d’un écrivain. D’abord Tintoret, figure au travers de laquelle j’aborde le thème de la vieillesse, la décrépitude physique, la menace de l’impuissance sexuelle, et comment l’intensité d’une passion amoureuse du peintre pour une très jeune femme, le modèle qui pose pour son tableau, Suzanne et les vieillards (inspiré d’un épisode biblique célèbre), le fait tenir à chaque instant à la pointe du temps et lui fait réussir un chef-d’œuvre. L’autre artiste, c’est Gauguin, qui rencontre lui aussi des femmes, des femmes bien charnelles, des femmes à peindre et à aimer, ces admirables femmes maoris qui illuminent la fin de sa vie. Quelle inscription cloue-t-il au-dessus de sa case pour la nommer ? La Maison du Jouir. Le programme est clair. C’est très exactement celui qu’une communauté, une société ne peuvent tolérer d’un individu affirmant ainsi son irréductible liberté. En l’occurrence, cette société coloniale française, police, justice, pouvoirs religieux unis, qui la lui fera durement payer. Gauguin meurt ruiné. Les tableaux, retrouvés dans sa case, où sont figurées des femmes nues, sont détruits sur les ordres d’un représentant sur terre de ce Dieu auquel Gauguin croyait, un certain monseigneur Martin, complice de tous ces missionnaires crétins qui ont aidé à la destruction de l’art marquisien, accusé du crime de fétichisme… Quant à l’écrivain, omniprésent au long du récit, c’est Casanova. Hasard de la vie ? Signe du destin ? Ou tout simplement, comme dit Isidore Ducasse, c’est que chaque chose vient à son tour, le chirurgien qui a opéré le narrateur s’appelle Casanova… Dès lors, comment l’autre Casanova, le vénitien, le grand Giacomo Casanova, pouvait-il refuser de venir prêter main-forte à un écrivain d’aujourd’hui dans un moment difficile de sa vie ? « Je ne dépends, de personne (…) Je ne crains pas les malheurs » écrivait-il à une de ses femmes aimées. S’il en est un qui, pour reprendre ce que Sollers dit de Stendhal, a vécu, a écrit, a aimé, c’est bien lui, l’auteur de Histoire de la ma vie. Pas un libertin au sens Laclos, pas un Don Juan, pas un séducteur, pas un manipulateur pervers, pas un prédateur, pas non plus un surmâle. Quel meilleur conseiller et accompagnateur, voire guide, pouvait rencontrer le narrateur pour être introduit au mieux « au cœur du Phallos » (titre d’un des chapitres du livre), pour en vivre les fortunes et infortunes ? Toutes proportions gardées, une manière de Virgile l’aidant à traverser les enfers, étant entendu que ces enfers-là n’ont heureusement rien de commun avec les horreurs de ceux que Dante a fréquentés. Il a vécu, Giacomo Casanova, il a écrit, aimé, il a aussi beaucoup voyagé, mais au contraire des écrivains cités précédemment, il n’a jamais connu l’appel de l’Orient, la tentation de l’exotisme. Si, comme tout humain pas trop aveugle et sourd au monde dans lequel il a été jeté (cetêtre-jeté dont parle Heidegger) — et dans quel monde en effet il a été balancé ! — s’il en a connu les dérélictions, s’il a été frappé par ses horreurs, il en a aussi, dès les débuts de son existence et constamment dans son cours, entraperçu les beautés. Par les femmes. Et parce qu’il a aimé, parce qu’il a vécu sa vie, parce qu’il en a écrit l’histoire et l’a vécue ainsi plus intensément encore, il a évité ce que Dante considère comme le péché majeur, le crime des crimes : être triste. « Je me mets à rire en me regardant au miroir », note-t-il. A-t-il pour autant, comme Dante, connu le Paradis ? Pour le moins, sûr qu’il a dû s’en approcher. S’il en a connu l’appel (il dit mourir chrétien), il y a répondu, selon l’expression de saint Thomas, cum hilaritate.

 

Ça ne semble pas être le cas de beaucoup des écrivains ou artistes que vous admirez et dont vous évoquez les suicides, dans un des chapitres du livre, La scandaleuse beauté du mal  : Maïakovski, Hemingway, Gary, ou ceux tués dans des duels, duels qui sont en fait des suicides déguisés, comme ceux de Pouchkine ou Lermontov

 

On est loin, en effet de Casanova (qui pourtant, lui aussi, mais très brièvement, a connu la tentation du suicide). Pour certains, c’est l’amour qui fait des ravages, mais l’amour à mort, la vieille passion romantique. Jalousie, désespoir, perte et deuil inconsolables, tous les ingrédients sont là pour mener à l’issue fatale. Pour d’autres, je pense à Hemingway ou Gary, leurs suicides n’ont pas à mes yeux cette coloration morbide, cette pesanteur mortifère. Je les vois plutôt comme une ultime affirmation de vie. Je suis frappé, vu la séculaire condamnation du suicide par l’Église, qu’un catholique comme Fabrice Hadjadj, dont je lis l’essai qui vient de paraître au Seuil, Le Paradis à la porte, puisse parler, dans un développement sur Kafka, d’un livre qui peut avoir l’effet fécond, la force bienheureuse d’un suicide. Il cite un passage de cette célèbre lettre de Kafka à Max Brod : « (…) nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans les forêts, loin de tous les hommes, comme un suicide — un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois ». « Un livre comme un suicide, commente Fabrice Hadjadj, peut opérer sur nous comme une résurrection… ».

 

Peut-on, après sa guérison, parler d’une résurrection du narrateur. Et qu’entend-il quand il dit s’être débarrassé d’un certain « fatras occidental » ? La politique en fait-elle partie ?

 

Je vous ai dit ma méfiance à l’endroit des grands mots. Résurrection en est un, très grand, que je laisse volontiers à son champ sémantique, celui de la théologie chrétienne. Non, je me suis contenté de parler de délivrance. Délivrance d’abord du mal physique, puis, sinon rejet, du moins distance prise avec une certaine histoire occidentale. Les dernières pages de La balance des blancs (le titre prend alors sons sens polémique) étant consacrées à l’Afrique, dans cet afflux de la mémoire personnelle, et historique dont le narrateur est l’objet, il ne peut qu’être douloureusement revisité par ce que furent l’esclavage des Noirs, le racisme, les conquêtes coloniales, et touché par ce que sont le post-colonialisme d’aujourd’hui et la paranoïa sécuritaire des anciens pays coloniaux, dont le nôtre (la France serait bien inspirée de se rappeler le tribut de sang payé par ceux qu’on appelait les « tirailleurs sénégalais » lors deus deux guerres mondiales). Pour comprendre ce besoin de déblaiement d’un « fatras » qui pèse sur la mémoire, je crois qu’il faut différencier le  « je » du citoyen que je suis, qui est encore requis — même s’il y a longtemps qu’il a rompu avec tout militantisme politique et toute participation à une aventure collective — par les événements qui agitent le monde, et le « je » du sujet qui écrit. C’est à celui-ci, ce « je » du sujet qui écrit, qu’est offerte la possibilité de quitter un espace-temps et de connaître une liberté nouvelle. Je pourrais reprendre à mon compte cette observation de Heidegger, même si, une fois encore, les termes utilisés par le philosophe ne peuvent être tout à fait les miens : «  C’est seulement là où il y a le péril de l’épouvante qu’il y a béatitude de l’étonnement ».

Mais en l’occurrence l’étonnement du sujet qui écrit ce qu’il vit en vivant ce qu’il écrit, étonnement qui hélas ne lui fait pas vraiment connaître la joie de la béatitude, est éprouvé plutôt devant ce qui lui apparaît comme un ramollissement, un affaissement, une usure de nos vieilles démocraties. Je pourrais dresser ici la liste des symptômes. Judiciarisation galopante de la société, envie de pénal, comme l’appela Muray, hystérie commémorative, concerts de « belles âmes », culte des morts (bien oubliée la biblique recommandation : « Laissez les morts enterrer les morts »), culpabilité, auto-dénigrement, haine de soi… Mais le plus inquiétant aux yeux du « je » qui écrit concerne l’état de délabrement dans lequel se trouve la langue, l’affaissement du vocabulaire miné par un écologisme moral délétère. Un exemple ? Je vais prendre le plus apparemment anodin, le plus ridicule : quand vous avez dans un pays (et cette peste langagière qui en dit long sur l’état de ses sujets pensant, rêvant, parlant, écrivant, aimant, gagne aussi les pays francophones) des ados, des adultes, des vieux, des femmes, des hommes, y compris des qui se veulent bien mâles, bien virils, qui terminent une conversation téléphonique par « Bisous », vous pouvez dire à ce pays, à cette civilisation : « Rideau ! ».

Allez, je termine par une note d’espoir : ces jeunes qui se révoltent dans les pays arabes à l’heure où nous parlons, ne sont-ils pas en voie de redonner un sang neuf (et quel sang, le leur, ne sont-ils pas en train de verser pour ça !) à l’idée et à la réalité de la démocratie…

 

Entretien de Jacques Henric avec Vincent Roy paru dans la revue Transfuges de mars 2011

 

1/ Dès les premières pages de votre livre, vous citez des auteurs que vous admirez mais aucun de ces emprunts n’est placé entre guillemets Pour quelles raisons ?

Plusieurs raisons. Prenant exemple sur quelques-uns de mes illustres prédécesseurs comme Diderot ou Lautréamont, je m’approprie sans vergogne les textes des autres. Chaque chose appartient à qui la rend meilleure, disait Brecht. Je n’ai bien entendu pas la prétention de rendre meilleurs les textes cités, mais je leur donne une autre visibilité. Autre raison, esthétique : je n’aime pas la forme de ces petits harpons qui mordent la chair vive d’un écrit. Sortant d’une opération chirurgicale, m’ont suffi bistouris et agrafes diverses. Raison plus sérieuse : ma volonté de faire du texte une nappe fluide où se fondent les voix. Et puis je n’aime pas le mot citation à cause de l’expression : « citation à comparaître ». Enfin, ces textes relevés, je les arrange souvent à ma façon. Mais, politesse élémentaire, je signale toujours le nom des écrivains mis à contribution. En fin de volume, pour les textes mis en italiques, je livre les noms des auteurs des extraits. Mais en vrac. Au lecteur de jouer : trouver à qui appartient le texte.

 

2/ Ce titre : La balance des blancs. S’agit-il de la balance entre Eros et Thanatos ?

Entre Éros et Thanatos, entre jour et nuit, bien et mal, hommes et femmes, blanc et noir, Noirs et Blancs, vie sexuelle et nuit sexuelle, orient et occident, écrit et image, instant et éternité…

 

3/ Nous sommes le 18 juin 2007. Le narrateur va être opéré d’un cancer de la prostate. Il sait que la plaie que va engendrer cette opération est « une petite crevasse où un monde va s’engouffrer et disparaître ». Quel monde ?

Le sien, celui où il a été jeté, celui que j’appelle polémiquement « le fatras occidental ». Tous ceux qui y sont passés le savent, l’annonce qui vous est faite de ce mal, de ce mal-là, ne vous engage pas dans une expérience anodine. Outre le charcutage de votre chair, vous savez désormais que l’inéluctable horizon de la mort dont tout être humain a le savoir s’est possiblement rapproché. On n’est plus dans l’abstrait, dans les nuages de la métaphysique. Quand, en plus, pour un homme, c’est son éros qui risque de morfler, comment éviter que ne se produise dans sa vie un véritable basculement, une remise en cause de ses croyances, de ses certitudes, de sa conception de l’existence, notamment de la sexualité qui en est le moteur même. On s’est depuis toujours beaucoup intéressé à la sexualité de la femme, à ce fameux « continent noir » dont a parlé Freud. En revanche, la sexualité masculine a été bizarrement négligée et me semble bien mal connue, autant par les femmes que par les hommes eux-mêmes. Je m’interroge sur ce symptôme dans un chapitre du livre titré Au cœur du phallos. Quand le noyau radioactif d’un sujet humain, le sexe, est touché, sa grille de lecture, aussi bien de la littérature en général, mais aussi de l’histoire où il a été plongé, de sa propre histoire, s’en trouve durablement changée. Il y a une réactivation étrange de la mémoire des événements qu’il a vécus, des engagements qui furent les siens, et, paradoxalement, le désir de brûler ces « broussailles » de son être, voire les « ordures » d’une histoire, d’une civilisation. Un des thèmes insistants du livre est la tentation de l’Orient, le désir de fuite, de lointain exil, qui a taraudé nombre d’écrivains ou d’artistes de notre Occident : Baudelaire, Rimbaud, Nerval, Melville, Gauguin, Segalen, Artaud, Leiris, Massignon, Nizan, Genet, Barthes… Leur rêve, pour la plupart, s’est souvent fracassé sur le dur roc du réel. Mon narrateur, pour ne pas suivre leur trace, lassé de ce va-et-vient est-ouest, ce n’est plus vers le mythique soleil de l’Orient (il revient d’un séjour en Iran) ni vers les lumières de notre Occident qu’il décide de partir, mais vers leur négatif, leur trou noir, là où l’occidental blanc perd tous ses repères, le vaste trou noir de l’Afrique noire. Les dernières pages du livre sont un hymne à la beauté d’une femme noire. Le narrateur quitte l’espace occidental sans colère, sans ressentiment, sans pathos. Il pourrait se contenter dire avec Céline : « Au revoir et merci ».

 

4/ Vous écrivez que ce ne sont pas les mains des médecins qui ont tracé cette cicatrice sur votre abdomen mais le temps lui-même.

Plus encore que l’intrusion d’une main étrangère dans vos entrailles, la plongée dans la nuit de l’anesthésie, qui n’est pas le noir du sommeil, un sommeil même profond, mais celui sans doute proche du néant de la mort, vous fait entrer dans une autre dimension du temps. Georges Bataille parle de cette expérience qui consiste à se « désinsérer » du temps, Tchouang-tseu, lui, dit, se «désentraver » de la trame du temps. Ce n’est pas une renaissance, mais une délivrance. Délivrance intérieure, psychique, spirituelle…, délivrance de tout ce qui vous encombrait. Que la cohorte des « belles âmes » hégéliennes, les professeurs de « moraline » (indemnes de toute ordure en eux, n’est-ce pas ?) les pleureuses humanistes, les écrits d’écrivains autoproclamés, fassent partie du lot à déposer au premier coin de rue, rien d’étonnant à cela.

 

Comme Saint-Evremond que vous citez, l’étreinte entre deux amants est pour vous le signe de l’éternité d’un seul instant, « le temps des temps » ?

« L’instantané est la plus divine de toutes les catégories, ce qui n’arrive pas à l’instant vient du malin », affirme Kierkegaard. De l’oublier, l’Occident a été réduit à un triste tombeau sans joie, constate-t-il. C’est aussi ce tombeau sans joie qu’abandonne le narrateur de mon livre. À savoir une conception du temps où celui qui devient le plus malheureux des hommes espère ce qui se trouve derrière lui et ne se ressouvient que de ce qui est devant lui. C’est l’individu jamais présent à lui-même. Sinistre portrait que nous dresse de lui Kierkegaard : il ne peut vieillir car il n’a jamais été jeune, il ne peut devenir jeune, car il est déjà vieux, il ne peut mourir car il n’a pas vécu, il ne peut vivre car il est déjà mort, il ne peut aimer car l’amour est toujours au présent. Le noir absolu de l’anesthésie, une cicatrice sur l’abdomen, une coupure dans le fil linéaire du temps, et à votre réveil, les amis de la douleur, les élus de la souffrance, les amants malheureux, vous n’avez plus envie de voir leur face d’apôtres de la tristesse. À ces figures du nihilisme contemporain dont Isidore Ducasse a précocement peaufiné le portrait, j’oppose une figure qui est leur exacte opposé et qui occupe une place centrale dans le livre : Giacomo Casanova. Celui pour qui les bonnes choses, les femmes notamment qui ont traversé sa vie, arrivent sans délai. Heureux signe pour le narrateur quand il apprend le nom de son chirurgien : Casanova. Un praticien aux doigts de fée.

 

L’un des captivants passages de votre livre (son noyau, son épicentre), concerne les curieux dialogues qui se nouent par-delà les siècles entre Tintoret, son modèle Giulietta, qui pose pour son tableau Suzanne et les vieillards, la biblique Suzanne elle-même, les vieillards voyeurs, et le narrateur…

Vous savez mon intérêt pour la peinture. Tous mes romans sont habités par des homme de l’image, peintres, sculpteurs : Masaccio, Courbet, Picasso, Maillol, Rodin… J’ai repris en le remaniant un texte ancien qui abordait, via un épisode biblique et la vie de Tintoret, le thème de l’amour, de la vieillesse, de la décrépitude physique, et comment l’intensité de la passion amoureuse fait tenir à chaque instant le peintre à la pointe du temps, et comment il réussit ainsi une des plus belles œuvres de l’histoire de la peinture. À la figure de Tintoret, répond dans un autre chapitre titré la Maison du Jouir, la grande figure de Gauguin. Jouir du temps, via les femmes et la peinture, l’Occident blanc européen, colonialiste, le lui fera payer de sa vie. Vous comprenez quel sens politique aussi je peux donner à mon titre : La balance des blancs