Jacques HENRIC

Bibliographie

Jacques Henric. ©
Jacques Henric. ©

 

JACQUES HENRIC

 

FAIRE LA VIE

Entretien avec Pascal Boulanger

ÉDITIONS DE CORLEVOUR

 

Depuis sa collaboration, au début des années soixante, à l’hebdomadaire culturel Les Lettres françaises que dirigeait Aragon, et la parution, en 1969, de son premier roman, Archées, dans la collection Tel Quel, Jacques Henric, né en 1938, occupe une place singulière dans le monde littéraire contemporain. Il s’est toujours situé librement dans le champ de la pensée. En témoignent ses livres – romans et essais – et ses textes et chroniques confiés à Tel Quel, L’Infini, La Règle du jeu… En témoignent aussi ses interventions mensuelles et souvent caustiques dans Art press. Un esprit frondeur, un goût pour la polémique, lui ont toujours évité d’être pris dans le piège des réseaux et des communautés. Ses études critiques, ses textes écrits pour le théâtre, ses derniers récits sous l’éclairage autobiographique entrecroisant ceux de Catherine Millet font de lui un des rares écrivains dont l’écriture joue sur plusieurs registres.

  

Que peut l’écriture quand le temps se divise, se multiplie, se resserre ? Quelle vérité le roman peut-il arracher à la remontée des enfers ? Quels sont les liens entre la peinture occidentale et le catholicisme ? Quelle pensée doit s’imposer face au tissu déchiré de nos vies hasardeuses ? Justement Jacques Henric.

 

Jacques HENRIC : Romancier, essayiste, critique, il a récemment publié Comme si notre amour était une ordure (Stock, 2004), Quand le sexe fait signe à la pensée (Cécile Defaut, 2004), Politique (Le Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2007), Erotica, avec Antonio Saura (5 Continents éditions, 2008) et La Balance des blancs (Le Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2011).

 

Pascal BOULANGER : Écrivain, poète et critique, il a publié des essais : Une action poétique de 1950 à aujourd’hui (Flammarion, 1998), Le Corps certain (Comp’Act, 2001), Fusées et paperoles (Comp’Act, 2008) et des recueils poétiques : Tacite (Flammarion, 2001), Jongleur (Comp’Act, 2005), Jamais ne dors (Corridor bleu, 2008) et Le lierre la foudre (Editions de Corlevour, 2011) et Au commencement des douleurs (Corlevour, 2013).

 

Prix : 16 € - Sodis : 7662410

La balance des blancs : roman, Seuil, Coll Fiction & Cie, 2011


Atteint d’un cancer de la prostate, le narrateur doit subir une intervention chirurgicale qui va mettre en jeu, fût-ce provisoirement, son pénis et sa virilité. Le chirurgien s’appelle…Casanova ! Dès lors, la piste du libertin de Venise est un fil rouge qui nourrit une interrogation sur l’instinct de vie, le spectre de la mort, et la place qu’y occupe la sexualité. Au sortir de cette épreuve, le narrateur éprouve le besoin de prendre un peu de distance avec le monde occidental dans lequel il s’est formé, pour aller chercher d’autres perspectives dans un ailleurs qui revêt essentiellement le nom d’ "Afrique". Où se trouvent le Bien, le Mal ? Est-on si sûr d’en détenir les clés ? L’équilibre fugace de la "balance des blancs" se heurte à la question de la domination, de l’exploitation, et de l’aliénation.

À partir d’un événement de sa vie personnelle, Jacques Henric reconsidère une certaine histoire occidentale, et trouve dans l’art et la littérature quelques modèles de rupture qui, en leur temps, ont fui eux aussi leurs origines : Melville, Rimbaud, Segalen, Gauguin… Mais bien d’autres auteurs (de Joyce à Catherine Millet, de Leiris à Quignard, etc.) accompagnent cette réflexion sur le vacillement des certitudes et des évidences.

Antonio Saura & Jacques Henric - Erotica : essai, Continents, Archives Antonio Saura, 2008


Jacques Henric consacre à Antonio Saura un important essai intitulé Saura Erotica.
Cet ouvrage réunit également l'intégralité des thèmes du répertoire érotique de Saura, ainsi que l'ensemble des textes que l'artiste à consacrés à ce genre. Plusieurs de ces thèmes sont accompagnés de ce que Saura appelait son iconographie, collection d'images rassemblées sa vie durant, qui sont autant de sources de sa formidable inventivité, qu'une explication de son processus créatif.

Politique : Seuil, Coll Fiction & Cie, 2007


Jacques Henric naît en décembre 1938.
Il appartient à cette génération qui fait ses premiers pas quand se déclenche la Seconde Guerre mondiale. Ces temps tragiques - la défaite, l'Occupation nazie, le gouvernement de Vichy, la Collaboration, la Résistance, les combats de la Libération, la découverte de l'extermination des Juifs... - ne sont pas étrangers aux engagements politiques et littéraires qui seront plus tard les siens : l'adhésion au Parti communiste, les luttes anti-coloniales, le compagnonnage avec Tel Quel, le bref épisode maoïste, l'aventure d'Art press... Politique est le récit, tantôt grave, tantôt drôle, du parcours d'un écrivain pour qui l'écriture et la politique, sans jamais se confondre, ont toujours tissé entre elles des liens complexes, comme ce fut le cas pour les avant-gardes littéraires du début du XXe siècle.
Henric évoque ses rencontres avec Aragon, Genet, Adamov, Ionesco, Klossowski, Marguerite Duras, Philippe Sollers, Pierre Guyotat, Maurice Roche, Denis Roche, Bernard-Henri Lévy, Jean-Edern Hallier, Philippe Muray... Politique est aussi l'expression d'une révolte face aux falsifications de la mémoire ; en un temps où est bradé ce que la modernité littéraire a produit de plus fort, cet essai autobiographique se veut une manière de traité anti anti-moderne ".

Quand le sexe fait signe à la pensée : essai, Cécile Defaut, 2004


Il y aurait, si l'on en croit l'opinion courante actuelle, d'un côté le sexe, de l'autre l'amour ; d'un côté l'érotisme, de l'autre la pornographie ; d'un côté le corps, de l'autre l'esprit ; d'un côté une libération à tout vent des mœurs, de l'autre un puritanisme agressif et des actes de censure redoublés ; d'un côté l'écriture et l'art, de l'autre la pensée...
Qu'en est-il de tous ces clivages ? Ne conviendrait-il pas de penser en termes dialectiques le lien entre ces réalités. De les penser non abstraitement, mais à partir d'œuvres concrètes, de romans, essais... C'est ce à quoi s'attache cet ensemble de textes de Jacques Henric écrits ces dernières années et réunis dans ce volume.

Catherine M, l'album : L'instantané, 2004


Peluche noire du sexe, dure coiffe de poils frisés, rotondité pulpeuse des fesses.
Boursouflure charnue du bas-ventre. Une exhortation sans mot. C'est à chaque fois une ligne à passer, une frontière à franchir, avec décision : culotte ôtée, puis robe, d'un même geste impatient, agacé. Debout, marchant, allongée, debout à nouveau, appuyée à un mur de pierres sèches. Dévêtue d'abord pour elle-même, je veux dire se perdant dans l'espace qu'elle vient à l'instant de créer à son seul usage, et d'habiter.
J'aime la conscience qu'elle a, à chaque prise d'un cliché, tantôt d'être nue pour la première fois devant un homme, tantôt d'y avoir été de toute éternité. Plénitude de femme mûre. J'aime qu'un corps soit fait de deux moitiés emboîtées. D'un haut pudique, doué d'une sombre énergie, d'un bas puissant, ferme, impudique, sensuel, porté ostensiblement en avant quand elle marche ou s'allonge dans une herbe que couche le vent...
Un bas comme étrangement frappé d'invulnérabilité, un espace étranger, détaché d'elle, sans interdit, au sens propre indolent, je veux dire non susceptible d'être touché par la peur, par la culpabilité, une sorte d'espace en creux qu'elle sait impossible à combler et totalement privé de sens.

Comme si notre amour était une ordure : roman, Stock, 2004


Oui je sais, amour/sexe sont dissociés, doivent être dissociés.
Je l'ai dit, répété. Elle l'a dit, répété. Nous l'avons dit, répété, devant des salles pleines, dans des studios de radio ou de télé. D'autres, en chœur, avant nous, avec nous, après nous, l'ont dit, l'ont répété. Je le dis, elle le redit, nous le répétons aujourd'hui. Mais quel amoureux niais je serais si je soutenais que durant le temps qu'il faut pour baiser, ne serait-ce que les une ou deux minutes qui parfois y suffisent, sous une cage d'escalier, à l'entrée d'un cimetière, dans un local à poubelles, duel crétin sexuel je ferais si je niais qu'au cours d'une baise, la plus sauvage, la plus anonyme qui soit, une fois, au moins une fois, en un très court instant, une goutte d'amour, une chaude larme d'amour ne coulait.

Suzanne et les vieillards : Desclée de Brouwer, 2002


Qui ne connaît, au moins par un tableau, l'histoire de Suzanne, cette belle et pieuse femme, injustement accusée par deux anciens et sauvée par l'intervention de Daniel, alors tout jeune homme ? Pour méditer cet épisode et en restituer la profondeur, trois auteurs conjoignent ici leurs voix : un romancier, une exégète et une historienne de l'art.
Jacques Henric maintient ensemble, dans une fiction suggestive inspirée des œuvres du Tintoret, les pensées du scénariste d'un film sur Suzanne et les vieillards, celles de Tintoret, de son modèle, puis de Suzanne elle-même parlant au peintre, chaque voix dramatisant la scène et lui donnant son épaisseur. Joëlle Ferry, abordant la structure du texte biblique, en ressaisit les portées juridique (critique de la corruption des juges), morale (Suzanne, modèle de fidélité conjugale et d'observance de la loi) et théologique (omniprésence d'un Dieu soutenant l'espérance de son peuple).
Joséphine Le Foll propose une généalogie du motif pictural de Suzanne : de la figure de l'Eglise, agneau menacé par les loups dans une fresque des catacombes, à la Nymphe surprise d'Edouard Manet, en passant par Tintoret et Rembrandt, elle montre la tension qui fait la richesse de ce thème.

Légendes de Catherine M. : essai, Denoël, 2001


Depuis le début des années 70, Jacques Henric photographie le corps dénudé de Catherine M., sa femme.
Pendant trente ans, il a accumulé des milliers de clichés de celle qui est l'actrice centrale de sa vie, de ses romans. Il a choisi, pour ce livre, une trentaine de photographies qu'il commente et auxquelles il donne sens. Ces images, non pornographiques mais pour certaines douées d'une charge érotique, ne prétendent à aucune valeur artistique. Elles constituent pour l'écrivain une sorte d'aide-mémoire, de repère dans le temps, l'équivalent d'un journal intime, et très souvent le support fantasmatique de son univers romanesque.
Dans Légendes de Catherine M., Jacques Henric poursuit et approfondit une réflexion, entamée dans ses livres précédents, sur les liens de l'image et de l'écrit, sur le temps, les représentations du corps, la fonction du nu, les fortunes et les infortunes du sexe... Mais peut-être Légendes de Catherine M. est-il avant tout un beau livre d'amour ?

Dormez mes bien-aimées (à propos de Manet) : essai, Flohic, 1999


" Un sourire, un regard : une origine et une fin.
Inauguration d'un combat (pour preuve : les rires défensifs de la canaille) ; déploiement d'un repos (bonheur serein dispensé par ces tableaux). Un foyer qui brûle et consume. Essence de l'art : son origine et sa fin. Manet et Manebit. Il reste et restera, pour avoir réalisé le vœu de Lucrèce : donner " le repos du sage à ce qui est sans sagesse ". Dieu boiteux. Pied lourd, main et cœur légers, mercuriels, Manet peint.
Epiphanies. Délivré de l'ordre du temps. " J. H.

Et si, au contraire du poisson, le XXè siècle pourrissait par la queue : Pleins feux, Coll Auteurs en Questions, 1999


Le XXè siècle. Deux grandes hécatombes humaines : la guerre de 1914-1918 ; celle de 1939-1945. Des révolutions ratées. Des avant-gardes littéraires et de grandes œuvres solitaires se développent sur ce terreau sanglant. Après l'effondrement du marxisme, la fin des avant-gardes, de quel mal étrange a été atteinte cette fin de siècle ?

 

L'épi monstre : (Préface : Jacques Henric. Postface : Marcel Jouhandeau)  : roman, Exils, 1999


Il y a un mystère Genka.

Décembre 1961 : les éditions Julliard publient le premier roman d'un jeune auteur de 24 ans. Marcel Jouhandeau préface le livre. Cocteau lui décerne le prix Enfants terribles. Les critiques littéraires saluent la naissance d'une écrivain.

Juillet 1962 : au nom de la protection des mineurs, le ministère de l'Intérieur interdit L'Épi monstre. L'interdiction est étendue aux traductions à l'étranger, alors même qu'en Italie Feltrinelli se proposait de le publier dans une traduction de Pasolini…

Pourquoi cette censure ? Parce que ce roman raconte turpitudes et carnages de l'amour humain. Un père, bourgeois déclassé, et ses deux filles, tous trois plongés dans la bouse campagnarde, au milieu d'une population d'ivrognes… Et ce père, Morfay, aime sa fille, Marceline…

Que nous dit Genka dans ce roman violent et pudique, et nullement obscène ? Que là où il y famille, il y a une structure porteuse de crime, d'inceste, de viol, de folie, de mort… C'est cette vérité, d'habitude refoulée, qui a déclenché l'interdiction du ministère de l'Intérieur.

 

L'habitation des femmes : Roman, Le seuil, Coll Fiction & Cie, 1998


Deux femmes : la jeune Lucie, sa mère Marie. Deux amis : Picasso, Maillol. Deux villes : Cerbère, Port-Bou. Deux pays : la France, l'Espagne. Entre les deux, une frontière. Mais qu'est-ce qu'une frontière? Entre deux pays. Entre deux femmes. Entre le corps d'un peintre qui peint et le corps d'un modèle qui pose. Entre la vie et la mort.
Depuis 1939, cinq cent mille républicains espagnols, vaincus par Franco, passent d'Espagne en France. Terme imprévu de leur exode : un long internement derrière les barbelés des «camps de la honte» français. Un matin de septembre 1940, un homme seul refait le même chemin, mais en sens inverse, de la France vers l'Espagne. Il est allemand, il s'appelle Walter Benjamin.
Quel lien entre les tragédies collectives et l'histoire vécue de chaque sujet humain? Au narrateur de ce roman de trouver la réponse. À lui d'apprendre à se situer, à tout instant, dans le temps. Il disposera, pour ce faire, d'un instrument adhoc : une moto (nouveau modèle roadster de chez BMW); de deux alliées : la vitesse, et la lumière; d'un lieu privilégié pour chacune de ses étapes : l'habitation d'une femme.

Adorations perpétuelles : Roman, le seuil, coll Fiction & Cie, 1997


Peut-on opposer efficacement à la scène d'un monde qui part à vau-l'eau l'ordre d'un monde de la scène? Le narrateur de cette histoire y a cru. Répondant à la commande officielle d'une pièce de théâtre, il avait pourtant mis tous les atouts de son côté. De grands thèmes : l'utopie sociale, la création littéraire et artistique, le bonheur, le sexe, la mort; pour personnages, deux fortes figures : Fourier et Courbet; un metteur en scène aguerri, ami de Genet, ancien aumônier en Algérie, qui fut donc formé aux plus rigoureux des spectacles: la messe, la guerre. Rien n'y fait. Ainsi, à Besançon, Doubs, nous assistons, impuissants, terrifiés, amusés, au spectacle d'un monde en train de sombrer.
En vérité, la vie - c'est une des leçons de ce livre - ressemble plus au roman qu'au théâtre. Dans le roman, comme dans la vie, c'est le petit rien qui déclenche tout: ici, l'achat d'une moto, un nouveau panama, la mort d'un père, la perte d'une vésicule, un séjour à l'hôpital... Tout s'enchaîne, des figurants défilent, certains connus: Genet, Lacan, Aragon, le spectacle se détériore et, pourtant, dans le même temps, le réel est magnifié. Par le miracle de quelle grâce? La réponse est dans un tableau de Courbet: L'Origine du monde. Oui, par elles, perpétuellement dénudées, le monde est perpétuellement transfiguré. Autant d'adorations que de femmes. Ce livre n'est rien de plus que l'hymne enjoué qui leur est dû.

C'est là que j'entreprendrai des sortes de romans... :  La terra trema, coll littérature, 1996


"On n'a pas tous les jours vingt ans…" C'est le refain d'une chansonnette. Certains, les pauvres, ne les ont jamais eus, ne les auront jamais. Quelques rares les ont tout le temps. Ainsi va le monde, ainsi va l'espèce, ainsi vont la littérature et l'art…

En tout cas, pour ce qui me concerne, il me semble qu'un jour je les ai bien eus, moi, ces fichus vingt ans. Et c'était à Fismes, Marne.

Les ai-je encore ? Parfois quand je pianote sur le clavier de mon Mac, que je rameute ma mémoire, que je construis des scénarios imaginaires, que je titille les pensées de mes illustres devanciers, que des personnages connus et inconnus, réels ou inventés, me visitent ou sont convoqués par moi, qu'un souffle énigmatique semble donner quelque élan à mes proses, que je me mets à "butiner le miel du visible", pour reprendre une métaphore de Rilke, que ma perception se fait plus aiguë, que le temps a fini de peser, oui, il m'arrive d'y croire. Et c'est à Fismes, hasard de la vie, facétie du destin, que tout a sérieusement commencé.

 Boudu sauvé des dos : Dumerchez, 1995. Essai sur des dessins de Colette Deblé.


Des femmes, des dos, des dos de femmes, oui. Par une femme, oui. Douée d'un dos, bien sûr. Mais qui tire ? Qui bande l'arc ? Qui est lacible ? Mille et un coups, c'est un minimum : la préparation physique, la concentration mentale les exigent. Cependant un doute déjà point et soudain nous ronge : et si le recommencement était infini ? Si elle n'y mettait plus fin à ses coups, la diablesse, sachant et prouvant par sa pratique qu'en effet la guerre du désir est sans fin.

Edouard Manet & Jacques Henric : essai , Flohic, 1995


 Baudelaire vit en lui le dernier grand peintre ; Bataille, le premier grand artiste de la modernité. Quand on est premier et dernier, c'est qu'on est seul. En quoi consiste donc l'extrême solitude du peintre Édouard Manet ?

Manet a fait scandale. On a tout dit sur celui-ci. Et pourtant, parce que cette œuvre est inépuisable, tout reste à dire.

C'est une question relativement simple que pose la peinture d'Édouard Manet. Combien de plaisirs, de douleurs, d'humiliations, de bonheurs, un homme doit-il engranger dans sa vie, et dans quel laps de temps, pour qu'il en vienne à goûter une joie absolument pure devant la

création ?

Ici est décrite la méthode Manet. Elle s'appuie pour l'essentiel sur les fleurs, sur les femmes, sur la mise en grand de leur être.

Méduse scènes de naufrage : Théâtre, Dumerchez,1993


Naufrage d'un radeau. Naufrage d'une vie. Naufrage d'un tableau. D'où le pluriel d'un titre : Méduse, scènes de naufrage.

Manquait une autre scène, celle d'un théâtre, où sous le regard averti et amusé d'un Dieu biblique qui s'y connaît mieux que personne en matière de noyades et de chutes (demandez à Lucifer, à Adam, à Noé), un peintre, Théodore Géricault, fait sous nos yeux, à cru, la démonstration que c'est par la dure voie des chutes en série (y compris de cheval) que les victoires s'arrachent. Et notamment la victoire des victoires, la seule durable, celle de l'art.

Le mal s'est installé dans les moelles du peintre et dans la matière même de sa peinture (le goudron destructeur). Comment du mal sort un bien ? et quel bien ?

Des naufragés défilent sur scène, des médecins, des modèles, des élèves, une marquise, Dieu, le fantôme de David et du marquis de Sade, la Méduse de la mythologie. Une femme. La femme absente de tous les tableaux du maître. En, douze séquences. Entre farce et tragédie.

L'homme Calculable : Essai, Les Belles Lettres, 1992


La victoire définitive, absolue de la société sur l'individu est en cours de réalisation.

Elle ne s'impose ni par le bas (prolétariat) ni par une violence directe (révolution) mais par le milieu, en empruntant les pacifiques voies de la démocratie et de la culture.

« La petite-bourgeoisie, écrit un philosophe italien contemporain, a hérité du monde, elle est la forme dans laquelle l'humanité a survécu au nihilisme ».

Voici la saga de cette Petite Bourgeoisie à vocation Planétaire qui réalise le programme de ce (vrai) communisme : rendre enfin, selon la terrible expression de Nietzsche, l'homme calculable.

Louis-Ferdinand Céline : essai, Marval, 1991


Au XXè siècle, un individu singulier, tôt plongé (gigantesques équarrissages de 14-18) dans la monstruosité de l'histoire, aura porté à son comble le mouvement inscrit au cœur de l'écriture, laissant beaucoup de plumes de citoyen et d'homme dans la fosse à fumier de l'infamie, gagnant dans un autre espace, un espace à la fois proche, contigu et pourtant situé sur un plan décalé, une renommée et une gloire qui grandissent chaque jour : Louis-Ferdinand Céline. 

Du portrait - Jean Rault en mission quasi divine :   essai, Marval, 1991


 À l'infini propos de Jean Rault, quelques propositions finies. Une manière de "rhapsodie" pour la photo. Étant entendu  — soyons excessif puisque la vérité ne sort nue que des puits sans fond, c'est-à-dire de l'impossible sur l'horizon duquel la pensée découpe ses tranchants dessins—  que la photo ne commence vraiment qu'avec Jean Rault.  

Je veux dire la photo des corps. Je veux dire la photo des corps humains. Je veux dire la photo des corps nus. Je veux dire la photo des corps de femmes nues. Je veux dire la photo, un point c'est tout. Oui la photo. La photo tout entière à sa proie attachée. 

Le roman et le sacré : Essai, Grasset, 1991


La liste est longue des peintres et des écrivains par qui le scandale est arrivé. Aux noms de Goya, Manet, Flaubert, Sade, Joyce...il nous faut aujourd'hui ajouter ceux de Scorsese et Rushdie. Un cinéaste puis un romancier se sont à nouveau rendus coupables du crime de lèse-sacré. Pourquoi images et écrits ont-ils toujours ce pouvoir d'affoler les communautés humaines et de mettre en péril les morales ? Et pourquoi est-ce le sacré que, toujours, on invoque pour faire barrage à la force insurrectionnelle de tel tableau, de tel film, de tel livre ? Jacques Henric, dans la Peinture et le Mal, avait proposé un début de réponse. Il poursuit ici son enquête en prenant pour objet le roman. Ainsi sur la scène de sa tragi-comédie défilent de graves, joyeuses ou pittoresques figures : Ulysse, Kafka, Nietzsche, Jarry, Leiris, Bataille, Stendhal, Céline, Warhol et les autres...des mystiques, des femmes, des saints, des fous, des prostituées... Il y a dans la littérature un "parti de la mort" et un "parti de la joie". Jacques Henric montre dans quel camp se situe le roman.

Pierre Klossowski : essai, éditions Adam Bir,1989


Pierre Klossowski (né à Paris en 1905) est un de ces destins singuliers qui auront traversé le XXè siècle en lui imprimant une marque discrète mais ineffaçable. Écrivain d'abord  — un des plus profonds et des plus subversifs de sa génération —  Klossowski décide, vers le début des années soixante-dix, d'abandonner définitivement l'écriture pour se consacrer tout entier au développement d'une œuvre graphique amorcée en 1953 par l'illustration de son récit Roberte ce soir. L'exemple est sans précédent d'un écrivain faisant ainsi le saut irréversible de l'écrit à l'image. Aventure intellectuelle risquée pour le frère de Balthus, mais aventure réussie puisque l'œuvre peint de Pierre Klossowski, au cours de la dernière décennie, a pris place aux côtés des œuvres des plus grands artistes de notre époque.

Quelle est la logique, complexe, d'un tel itinéraire plastique ? De quelles traditions et révolutions esthétiques procède une pareille œuvre ? Quelle est l'originalité de celle-ci par rapport aux écoles avant-gardistes qui ont fait effervescence au long de ce siècle ? Par quelles voies l'art de l'image embrasse-t-il tous les domaines de da pensée : littérature, philosophie, métaphysique, théologie, sciences du langage, théories de la sexualité… ?

Jusqu'alors, l'information dont on disposait sur l'œuvre graphique de Pierre Klossowski était surtout constituée de catalogues d'expositions. Avec ses 168 pages, ses 91 reproductions couleur, cet album est la première monographie quasi exhaustive consacrée à Klossowski peintre.

Walkman : roman, Grasset, 1988


Animant dans une prison un "atelier d'écriture", le narrateur (l'Ecrivain) retrouve une ancienne relation à lui, un architecte (l'Archi) qui va lui confier son crime, le suicide de son fils et les rapports étranges, d'où ne sont pas absentes les débauches sexuelles, qu'il entretenait avec sa femme (la Pianiste), interprète de Satie. Erik Satie, qui apparaît ici sous un jour surprenant mais parfaitement véridique, propre à choquer ceux qui se font de la musique une image idéalisée, à enthousiasmer ceux qui, ayant lu Freud, Bataille ou Genet, savent de quelle fermentation obscure la beauté est le résultat. A côté de Satie, voici Picasso, et le saxo ténor Albert Ayler, qui révolutionna le jazz dans les années 60 et mourut noyé dans l'Hudson. New York et Istanbul font aussi partie des fantasmes évoqués dans la prison. La sexualité, voire la pornographie, l'iconoclastie, la transformation physique des corps soumis à l'enfermement, tels sont quelques-uns des thèmes non pas "traités", mais comme mis en musique par ce texte insolite, provocant, qui s'organise tantôt sous forme de journal intime, tantôt au rythme du jazz, tantôt en épousant l'allure plus ample de déambulations dans les villes.

Bernard Dufour, En plein dans tout : roman, Marval , 1986


Chaque siècle a ses œuvres inclassables, ses créateurs dont la doxa régnante laisse entendre qu'ils ne sont pas dans le coup de l'époque et dans les goûts du temps. Et puis vient le jour où il faut se faire à l'évidence : les modes ont passé, le marché s'est lassé, et ce sont ces solitaires, ces rares immigrés de l'intérieur de l'art et du temps qui subrepticement s'imposent au siècle comme ses athlètes de premier plan. Dufour est en train de vivre cette singulière aventure.

De quelle subversion l'œuvre de cet artiste est-elle donc porteuse ? Et de quel savoir nouveau sur son art et son temps ? Voilà les questions  — qui en entraînent bien d'autres —  auxquelles cet essai souhaite répondre.

Parution dans la collection "Les grands entretiens d'Arts press" du volume Calaferte.

Deux lettres extraites de la correspondance de Louis Calaferte à Jacques Henric.

 

Lyon, le 14 juin 1985 :

Cher Jacques Henric,
Voici les quelques pages dans lesquelles je me suis efforcé de rassembler autant qu’il se pouvait une réponse à plusieurs de vos questions, car en l’écrivant je me suis aperçu qu’il faudrait à un tel sujet un développement incompatible avec une publication dans un journal.

J’espère que ce survol vous conviendra.

D’autre part, je tiens absolument à vous faire savoir v combien je suis, en profondeur, intéressé par la lecture, presque achevée, de votre Carrousels. Maints éléments me sont tout à fait proches, et voilà un type d’expression littéraire que je considère comme appartenant seul à ce qui vaut réellement d’être écrit. Car au diable cette manie des éditeurs de tout couvrir sous l’étiquette de « roman », le livre est une plongée dans le sens même de ce qui conditionne l’existence - au sens vital - d’un homme ; il est à la fois inquiétant, troublant et révélateur, et il est aussi douloureux , ce qui en fait une  œuvre. Je suis abasourdi - je le disais hier au téléphone à Patrick Amine qu’un tel travail n’est pas suscité des échos permettant sa large diffusion, car si je ne vous avais pas connu occasionnellement, c’était un livre qui m’échappait . C’est tout de même une honte que le talent, et sa connaissance, sa charge culturelle, tout ce qui fait qu’un livre est riche - soit d’une certaine manière haï par cette brochette d’impuissants médiocres qui font à leur fantaisie les réputations, à notre époque où, soi-disant, rien ,,,, Il y a là une vraie volonté de nuire. En tout cas, sachez que cette lecture, comme celle de la Peinture et le mal, a été pour moi quelque chose de précieux. Un véritable écrivain, on les cherche à la lorgnette de nos jours !… Je suis heureux pour vous. Le talent me fait toujours plaisir, me réconforte.

En toute amitié.

 L.C.

*****************************************

Le 20 janvier 1986

 

Cher Jacques Henric,

 (…)

 Je suis en priorité sensible dans une œuvre à ces coups de vent qui les traversent, à ce feu inexplicable qui l’alimente parce que son auteur a besoin de s’exprimer, c’est-à-dire d’exprimer ce qui est en lui dans les zones où la circulation se fait plus ou moins bien en ce qui concerne son moi profond. De ce point de vue,  tout livre qui n’est pas une espèce de confession, et, disons, une espèce d’aveu de faiblesse, n’existe pas dans la durée. Ceux qui n’éprouvent pas cette nécessité intense de se dévoiler par l’écriture se bornent tout simplement à élaborer des histoires qui, si bien édifiées fussent-elles, ne surpassent jamais l’horizon anecdotique. Tout livre qui n’est pas une façon d’appel à être aimé, ou compris si peu que ce soit, s’effiloche de lui-même, à supposer même qu’il soit d’abord séduisant. C’est là toute la différence des genres littéraires. Un livre authentique n’est pas fait pour séduire, mais pour  mettre mal à l’aise. Ce que vus écrivez est une inquiétude  à la recherche de son impossible équilibre, et, peut-être, d’j un vague désir de bonheur, d’une nostalgie de ce qui pourrait être - si tout était autrement. On a alors affaire à ce bouillonnement à l’intérieur de l’homme qui est chaque jour une sorte de risque pénible à lui-même ; rien n’est acquis par avance, chaque jour qui se présente n’est pas l’effet d’une continuité paisible, mais une tentative de réponse d’un début qui se renouvelle interminablement avec toutes les angoisses, les doutes, les accalmies aussi, et les recherches insatisfaites ou, par miracle, réussies. (…). Sexe, Mort, Conscience  de l’Impossible (celui de quelqu’un tel que Bataille), voilà quels sont les pôles de tels livres qui en font leur envoûtement pour ceux qui, comme moi, aiment dans le fait littéraire la crispation de la très pénible difficulté d’être. Votre livre, ainsi que je l’ai reçu, est parcouru par ce qui me semble tragique au plus haut point : la traque de l’Insaisissable. Nous sommes, je crois, aujourd’hui, quelques-uns encore à sillonner cette voie littéraire qui accorde au livre sa vraie consistance, sa vraie valeur indépendante de toutes les autres formes. J’ai le sentiment, pour ma part, et je suis sûr de ne pas me tromper, que c’est là la noblesse de l’art littéraire qui, autrement, n’aurait même plus de fonction. Oui, il me semble à vous lire, que nous sommes une poignée de ces combattants que le public rencontre difficilement dans la mesure où il est orienté vers le seul divertissement, auquel d’ailleurs il ne prend qu’un plaisir réduit, car c’est aussi autre chose qu’il attend, mais la communication est la toute-puissance de notre époque. Au fond, on s’en fout, l’essentiel est d’être soi-même et d’accomplir des travaux qui répondent à une durée et à une profondeur - celle de l’Amour, sous toutes ses formes et, en particulier, sous celle de l’Exaspération - la chaîne subtile qui compte Villon paremi ses maillons et passe par un Miller aussi bien que par un Musil.

J’aimerais bien qu’un soir nous puissions parler de tout cela, qui compte pour moi, en tête-à-tête, en gens non pas du métier, mais de déchirure interne. Je souhaite que cette conversation ait lieu,

Mon amitié.

Calaferte

Car elle s'en va la figure du monde : roman, Grasset, 1985


Une ancienne ferme en Andalousie. Un homme s'éveille, un cinéaste, dans cette région désertique où il tourne un film censé se passer, en partie, dans la Palestine du XIIe siècle. Le héros est un adolescent, Baudouin IV, roi lépreux de Jérusalem... Depuis quelques jours, le tournage est interrompu : un plan de mains, d'apparence très simple à filmer, n'a pu être achevé. La prise impossible fait que, soudain, le réel tout entier va basculer. Le roman de Jacques Henric, où les arts de la figuration - sculpture, peinture, photographie, cinéma - sont pris en charge par l'écriture, mêle histoire ancienne et événements contemporains (croisades, actuelle guerre du Liban), héros fictifs et personnages réels (Cervantès, Rodin, Fernandel, Bataille, Picabia, Jane Birkin). On ressent, d'un bout à l'autre du livre, qu'une malédiction pèse sur l'homme : l'exigence de se représenter, l'impossibilité d'y parvenir. Y a-t-il, se demande Jacques Henric, d'autres souffrances que celle-ci, d'autres tragiques échecs que celui-ci ? Car elle s'en va la figure du monde est un roman à l'image du monde qui nous entoure : seule l'ironie parvient à en atténuer la grande brutalité. La question centrale du livre étant celle de la représentation des corps, une certaine crudité sexuelle était inévitable. L'auteur ne juge jamais : il se contente de nommer le visible avant qu'il disparaisse. Dans la foulée de saint Paul, c'est sa manière de lui rendre, à ce visible, justice...

La Peinture et le Mal : essai, Grasset, 1982.


La Peinture et le Mal a été écrit à la fin des années 70.
Cette seconde moitié du XXe siècle a vu l'effondrement des utopies politiques et artistiques. Le marxisme comme " horizon indépassable de la pensée ", la croyance en un progrès continu, nos idéologies du Bien ont été tragiquement confrontés dans le réel à deux monstruosités : le stalinisme, le nazisme. A l'aube de notre siècle, la grande boucherie de 14-18 annonçait les charniers à venir ; à son crépuscule, le rythme de ceux-ci n'a malheureusement pas ralenti.
Et si l'histoire de la peinture, et plus précisément l'histoire des liens de cet art avec une pensée du Mal (notamment dans le judaïsme et la théologie catholique), permettait de comprendre la logique mortifère de notre siècle ? Et si le naufrage de nos civilisations avait été annoncé, accompagné, via la succession des avant-gardes artistiques et sur fond de sublimes soubresauts, par la lente agonie de la peinture ? La Peinture et le Mal comme son titre l'indique, est un essai sur l'art.
Il y est question de Titien, Tintoret, Watteau, Poussin, Greco, Seurat, Cézanne, Toulouse-Lautrec, Schiele, Duchamp, Mondrian, Malevitch, Pollock, De Kooning... C'est aussi l'ébauche d'un roman, un fragment de journal intime, une réflexion sur l'éthique, un pamphlet politique.

Carrousels : roman, Le seuil, coll "Tel Quel", 1980


L'Italie. Le matin. La couleur rose des pierres et du ciel. Le bruit d'ailes des pigeons. Après une nuit d'un intense vacarme intérieur. Vous émergez d'un état de fatigue tenace et ancienne. Harassé et pourtant doué d'une énergie neuve. Carrousels s'ouvre sur ce réveil-là, sur cette manière de naissance-là. Un de ces moments de lucidité aiguë qu'on connaît après dépression ou usage abusif de toxiques, au cours duquel l'histoire du monde et votre histoire singulière vous apparaissent soudain dans un fantastique télescopages de formes, de couleurs, de sons et de mots. Aux souvenirs personnels, aux images de votre débâcle intime se mêlent visages et événements de l'histoire ancienne ou contemporaine.

Le roman  — à la fois autobiographie, essai, carnet de voyage, poème, récit historique, journal intime… —  est construit autour de trois axes : trois voyages, effectués à un court intervalle l'un de l'autre, en Grèce, à Jérusalem, en Italie. Par le lien qu'il établit entre la chute d'un seul (il y a une référence constante à la fresque de Masaccio, Adam et Ève chassés du Paradis terrestre) et la dégringolade de tous, il invite à suivre le fil d'une vérité  — d'une cruauté —  qui court d'une catastrophe à la suivante.

Aux couleurs des pierres et du ciel italiens, ajoutons un autre rose : celui des braises sur lesquelles nous marchons et qui donnent parfois, comme le suggérait Sade, ce bizarre air de danser.

Chasses : roman, Le seuil, coll "Tel Quel", 1975


Archées procédait par blocs, fragments tassés compacts, Chasses introduit par degrés la fissure l'épars le discontinu, lire va nécessiter d'être mobile extrême, du rationnel à l'irrationnel l'un l'autre poussés à bout, suivant le rythme même de l'écriture, s'impliquer dans son aspect jeté, acté, on se déplace du dessin pariétal à la modernité picturale la plus actuelle. Importance du geste, de la couleur. Les temps forts : Uccello Vinci Cézanne ses baigneuses soldtas Matisse Manet Van Gogh oreille coupée l'asile Malevich Mondrian Pollock Rothko veines ouvertes au rasoir.

Chasses : ou vastes remontées à des formes archaïques jusqu'à l'inorganique du bipède avec étape homme de la préhistoire à la méduse l'éponge via le crapaud, processus ininterrompu de remémorations. Petites morts.

Références mythologiques, culturelles, textuelles : toutes les aires. Rites de chasses proches de rites de sang. Les sangs aussi. Seule compte la rapidité des passages. Pas de peintres. Pas d'œuvres. Les quelques titres sont là comme ponctuations permettant la relance…

Pulsions en acte. Leur "musique". D'où séquences brisées, ces ruptions multipliées. Silences massés/trombes, alternativement. Geste et couleur ne sont pas à chercher ailleurs que dans le tissu du texte.

Qui va à  sa place…

Archées : roman, Le seuil, coll "Tel Quel", 1969


Archées: ce titre désigne le tir à l'arc. Mais écrire, n'est-ce pas tirer des traits sur une cible blanche, mobile? Ce roman "raconte" comment ces deux significations s'entrecoupent, se multiplient l'une l'autre. C'est ainsi que seront évoqués, tour à tour, la poésie courtoise, les tournois - ce qu'on pourrait appeler la guerre du désir; et, parallèlement, ce qui constitue un texte: flèche, coupe, marque - le battement du sens. Cela pour ce qui est de l'"Occident" de la narration.

Le tir à l'arc, la guerre du sexe et de l'écriture: sur un tel fond se détache aussi le rappel d'un art traditionnel du Japon auquel le bouddhisme Zen a donné sa portée. Soit une pratique dont la visée est de se placer en dehors du couple sujet/objet. Cela pour l'"Orient" du livre (le tracé, le vide). 

Depuis le blanc initial jusqu'à la suspension finale du texte, se produit un tressage d'inscriptions mouvementées, une accumulation dynamisée, de l'instance littérale, qui entaille son espace propre et s'y évanouit. Ce passage est, du même coup, celui de l'appui du désir à la perte de la jouissance, et, de nouveau, au désir. Du sens au non sens, du non sens au sens.

Pour la représentation qui se construit dans ces pages, on aura intérêt à penser au travail d'Ucello sur la perspective. Pour suivre le texte dans ses allusions, on ne manquera pas de se souvenir, entre autres, de Dante ou Mallarmé